La couleur de l’espoir

La couleur de l’espoir

Alors que les tribunes ont tendance à être de plus en plus aseptisées en Europe, un club résiste encore et toujours, et sera même à nouveau présent en Ligue des Champions cette année aux côtés des clubs les plus fortunés de l’élite européenne, le Celtic. Immersion dans un club vraiment à part mais pour qui l’avenir semble plus incertain depuis qu’il a perdu son meilleur ennemi.

Il y a quinze jours, le Celtic s’est qualifié pour la phase de poules de la Ligue des Champions, après avoir renversé une situation pourtant bien mal engagée (défaite 2-0 au Kazakhstan) face au Shakhter Karangandy (chose que n’ont pas su faire Saint-Etienne ou Nice face à des équipes tout aussi modestes), propulsant le Celtic Park dans un délire assourdissant, au plus grand bonheur de toute… l’Irlande. A ceux qui verraient là une carence de l’auteur en géographie, Glasgow est effectivement située en Ecosse, et le club est bien affilié à la Scottish Football Association, mais le Celtic, lui, est pourtant bel et bien un club irlandais.

Pour mieux comprendre, il faut revenir au milieu du XIXème siècle, période durant laquelle l’Irlande connut la Grande Famine. La conséquence directe fut que de nombreux Irlandais s’exilèrent. Les plus riches rejoignirent l’Amérique, les autres se dispersèrent un peu partout en Europe, et notamment à Glasgow. Dans cette dernière se sont alors développés de nombreux clubs de football, les plus importants étant bien sûr le Celtic et les Rangers. Si cet affrontement suscita rapidement un fort engouement populaire, ces deux clubs n’avaient pas encore pris une couleur religieuse et politique, et les rencontres se disputaient dans un climat relativement serein. L’origine du conflit entre ces deux clubs (le fameux “Old Firm”) se trouve en fait en Irlande du Nord.

Celle-ci est née au lendemain de la première Guerre mondiale, lorsque le Sinn Fein gagna pour la première fois des élections. Au sein de l’Irlande du Nord, il existe aujourd’hui encore neuf comtés historiques dont trois appartiennent à la République d’Irlande. Les six autres dépendent de l’Ulster, partie de l’île toujours rattachée au Royaume-Uni après la guerre d’indépendance. Dès lors, les descendants des habitants irlandais (principalement catholiques) et les filles et fils des colons anglais et écossais (protestants) ont tenté de cohabiter. Ces derniers, majoritaires, ont progressivement supprimé les droits civiques aux résidents catholiques, ce qui renforça les tensions intercommunautaires durant le XXème siècle.

Dans un pays où tout est politique, du journal quotidien que vous avez l’habitude de lire jusqu’au pub dans lequel vous venez régulièrement boire une pinte, le football ne fit naturellement pas exception. En 1891, le Belfast Celtic FC vit le jour et devint rapidement l’une des meilleures équipes du championnat nord-irlandais. Mais victime de nombreuses violences à son égard, le club catholique se retira du championnat jusqu’en 1924. Un tournant arriva quelques années plus tard à Windsor Park, fief de son grand rival, Linfield FC. A la fin du match, les supporters locaux envahirent le terrain, les joueurs du Belfast Celtic furent roués de coup et, devant l’absence de réaction de la police ainsi que face aux sanctions infimes prises à l’encontre du club protestant, les dirigeants du Belfast Celtic décidèrent alors de se retirer définitivement du championnat. Les fans du club, privés de football, jetèrent alors leur dévolu sur le Celtic FC, le grand frère écossais, fondé sur les mêmes principes de cohésion et de charité de la communauté irlandaise de Glasgow. Aujourd’hui encore, dans les quartiers catholiques de Belfast, on croise énormément de gens portant le maillot vert et blanc, et les traditionnelles fresques qui ornent les murs de la ville rappellent également le profond attachement des habitants à ce club.

A Glasgow, les dissensions déjà existantes entre catholiques et protestants se retrouvèrent alors dans le football, et c’est presque naturellement que le Celtic Park devint le point de rencontre des indépendantistes irlandais, tandis que les Rangers servaient d’étendard aux unionistes, fidèles à la couronne d’Angleterre. Les incidents se multiplièrent du coup entre supporters des deux camps, lors des confrontations entre les deux clubs mais aussi lors de rencontres plus anodines du championnat écossais. Durant l’entre-deux guerres, c’est d’ailleurs en Ecosse qu’eurent lieu les incidents les plus importants de Grande-Bretagne. Les partisans du Celtic – surnommés les Bhoys – avaient alors la réputation d’y être pour beaucoup.

Du côté des Rangers, les dirigeants prirent soin d’entretenir l’antagonisme entre les deux communautés puisque même s’ils condamnaient officiellement toutes violences, ils n’hésitèrent pas à refuser dans leur équipe des joueurs catholiques. Au Celtic en revanche, les dirigeants semblaient plus ouverts et accueillirent des joueurs de diverses tendances politiques ou religieuses. Cette rivalité permit d’intéresser une grande partie de la population au football, et cela entraîna une augmentation con­stante du nombre de spectateurs, ainsi que des finances des deux clubs. Les Rangers devinrent d’ailleurs le club le plus riche du Royaume-Uni (plus que Manchester United ou Liverpool). Seul représentant de la haute bourgeoisie et du prolétariat protestant, sa renommée fut très importante et des supporters vinrent de toute l’Angleterre les jours de match.

Au début des années 60, les incidents éclatèrent de plus en plus fréquemment, ce qui entraîna une série de mesures répressives. Le nombre de places fut limité mais surtout les drapeaux et les emblèmes n’ayant aucun rapport direct avec le sport ou le pays (Ecosse et Angleterre) furent interdits. Cette mesure entraîna toute une polémique puisque cela impliqua l’interdiction des drapeaux irlandais (jugés provocants) qui étaient régulièrement brandis dans le Celtic Park. L’Union Jack affiché régulièrement par les fans des Rangers fut par contre tout à fait autorisé. Cette décision entraîna bien sur la colère des catholiques toujours prêts à défendre la cause irlandaise. Les incidents ne firent donc qu’aug­menter et rapidement les drapeaux quels qu’ils soient flottèrent à nouveau dans les stades.

Le 25 mai 1967, le Celtic devint le premier club “britannique” à remporter la coupe d’Europe des clubs champions (face à l’Internazionale), et avec une équipe entièrement composée de joueurs vivant dans un rayon de quinze kilomètres autour de la ville. Le club y gagna en popularité mais surtout, le comportement exemplaire de ses fans en finale à Lisbonne fut très apprécié sur le continent et les supporters perdirent peu à peu leur réputation de “violents”.

En 1971, un nouveau drame vint endeuiller le football écossais. A Ibrox Park lors du traditionnel derby, un but fut marqué par les locaux à la toute dernière seconde du match. Des spectateurs qui avaient commencé à sortir du stade décidèrent de retourner en tribune fêter cette égalisation miracle de leur équipe. Ils se heurtèrent au flot des supporters voulant sortir ce qui entraîna une gigantesque bousculade dans l’escalier menant à la tribune. A la fin de la soirée, on dénombra 66 morts et une centaine de blessés. Si ce n’était pas le premier accident de la sorte à cet endroit, ce fut en tout cas le plus meurtrier. Cette catastrophe sembla rapprocher les deux communautés puisque le Celtic fit don de collectes au profit des victimes protestantes. Mais cela ne dura qu’un temps et les provocations des deux côtés reprirent, l’affrontement sanglant entre l’I.R.A (Armée Républicaine Irlandaise) et l’U.D.A ( Association de Défense de l’Ulster) s’étant déplacé dans les deux stades au lendemain du fameux “Bloody Sunday”.

Alors que les Bhoys bénéficièrent peu à peu d’une image plutôt positive, ce fut au tour des fans des Rangers de prendre la relève au niveau de la violence. Des incidents eurent d’abord lieu en 1972, au soir de la victoire des Gers en Coupe des Coupes à Barcelone, entre les fans du club venus très nombreux, et les forces de l’ordre. Les supporters des Rangers se distinguèrent une nouvelle fois en 1980. A Hampden, le Celtic remporta une nouvelle coupe d’Ecosse contre son éternel rival. Les flics désertèrent peu à peu le stade pour surveiller l’extérieur mais les fans des Gers étaient restés à l’intérieur, envahissant le terrain et fonçant sur le camp d’en face qui répondit immédiatement. Une bagarre assez impressionnante s’en suivit, des incidents qui furent jugés très graves par les instances écossaises qui interdirent dès lors la consommation d’alcool dans les stades. Après ce match, les dirigeants des deux clubs jouèrent l’apaisement et les incidents se firent de plus en plus rares en Ecosse, les hooligans anglais ayant repris le flambeau.

Une nouvelle affaire fit tout de même secouer la ville de Glasgow et même l’Ecosse entière en 1989 : l’affaire Mo Johnston. Ce joueur du Celtic, avant-centre et international écossais, revint au pays après un séjour de deux ans au FC Nantes. Catholique et supporter du Celtic depuis son enfance, il n’hésita pas à rompre son contrat avec ce club et signer chez les Rangers pour une his­toire d’argent. La nouvelle entraîna une vaste protestation de la part des support­ers des deux camps. Les catholiques lui reprochèrent de les avoir trahis et les Gers ne voulurent pas d’un joueur comme lui, prêt à retourner sa veste à tout moment. Il était déjà arrivé que des joueurs (même catholiques) soient transférés d’un club à l’autre mais jamais cela n’avait entraîné une telle crise. Pendant de longs mois, le joueur ne put sortir de chez lui sans gardes du corps.

Depuis cette histoire, les incidents se sont raréfiés car les dirigeants des deux clubs ont fait en sorte d’apaiser leurs troupes mais la tension et les rivalités n’ont jamais vraiment disparues. En 1993 par exemple, lors d’un match de coupe d’Europe disputé à Parkhead, le speaker fit respecter une minute de silence en mémoire des Rangers en passe d’être éliminés de la C1. Si cela fit beaucoup rire les spectateurs, le speaker lui fut limogé. Néanmoins, afin de mettre un terme au sectarisme religieux, les chants partisans comme “Billy Boys” ont été bannis, et une sanction a même été prononcée à l’encontre d’un joueur, le Polonais Arthur Boruc, pour avoir provoqué les fans des Rangers en faisant un signe de croix devant leur tribune.

Désormais privé du “Old Firm”, le plus vieux derby au monde, ce qui constitue un énorme coup de massue pour les amateurs d’adrénaline du monde entier, le Celtic risque de trouver le temps long en championnat, et compte dorénavant sur la Ligue des Champions pour permettre à son public de vibrer et s’époumoner à nouveau. Ce sera pourtant bien compliqué cette saison pour les Hoops, tombés dans une poule composée de Barcelone, Milan et l’Ajax, dans la mesure où le club ne pourra plus compter sur l’effet de surprise qui lui avait permis d’atteindre les huitièmes de finale l’an passé. Alors en attendant un probable retour des Rangers au premier plan (d’ici deux saisons minimum), souhaitons à ce club et ce fabuleux public qui détonne dans le paysage si fortuné du football actuel un avenir en rose, ou plutôt en vert devrions nous dire. Le vert, la couleur de l’Irlande, le vert, la couleur de l’espoir.

  1. avatar
    18 septembre 2013 a 20 h 13 min

    Bonjour et merci Christian pour cet article instructif et passionnant…
    On sent l’attachement à ce football écossais tellement inscrit dans la culture de son peuple et de son histoire…

    • avatar
      18 septembre 2013 a 23 h 48 min
      Par Cullen

      Merci Lavie pour ton commentaire.

      C’est vrai, je suis tombé sous le charme de ce club il y a quelques années, lors d’une confrontation avec le Paris Saint-Germain, et pourtant j’ai pas une goûte de sang irlandais :-) J’avais essayé de transmettre cette passion à travers un article publié sur “Sportvox”, que je soumettrais peut-être du coup à la rédaction un de ces quatre.

      Pour ce qui est de l’actualité, les choses sont déjà bien mal engagées, et pourtant ça s’est vraiment pas joué à grand-chose. Stokes qui heurte la transversale à la 80ème minute et le Celtic qui encaisse finalement un but dans la foulée et contre le cours du jeu… c’est ainsi, le football est parfois cruel.

  2. avatar
    19 septembre 2013 a 12 h 56 min
    Par Gaston

    Merci pour l’article.

    C’est vrai qu’on a tendance à railler le championnat écossais, par sa dimension bicéphale et l’omnipotence des deux clubs de Glasgow.

    Je ne vais pas cacher que j’ai rarement eu l’occasion de regarder des matchs de ce championnat, qui limite tient plus du folklore, avec tous les clichés qu’il véhicule, gros tacles, longs ballons et pieds carrés !

    Néanmoins je me souviens avoir regardé une fois un derby à la télé, y’a 4-5, et malheureusement ce match n’avait pas cassé l’image que je m’étais faite du foot écossais, tant et si bien que je ne me souviens plus du score. Mais j’avais été agréablement supris par la propension qu’avait l’arbitre de laisser jouer, sans pour autant que le match tourne au pugilat, et puis à la ferveur en tribune effectivement. C’est d’ailleurs à ce moment là que j’ai appris que le “You’ll never walk alone” n’était pas cantonné au bords de la Mersey…

    Mais j’ai quand même l’impression qu’avec les soucis des Rangers, le championnat perd quand même de son intérêt nan ?

    • avatar
      19 septembre 2013 a 14 h 41 min
      Par Cullen

      En fait, à l’annonce de la sanction, les fans du Celtic ont exprimé leur joie sans aucune retenue et puis, sans vraiment l’admettre ( ce serait faire trop d’honneur à leurs ennemis… ), ils commencent à les regretter. C’est un peu comme toutes les grandes rivalités, ils se détestent cordialement, mais sont finalement inséparables.

      Depuis 1985, aucun autre club n’est parvenu à être sacré champion d’Ecosse, du coup le poids de leur face à face est considérable, bien plus que dans n’importe quel autre championnat, ce qui a contribué ( en plus de l’ambiance exceptionnelle à chaque fois ) à faire de cette affiche l’un des plus grands derby au monde. Et sans cette confrontation, les droits tv déjà pas très élevés jusque là, se sont effondrés, le seul match qui étaient diffusé jusque là à l’étranger étant le “Old Firm”.

      Par contre, s’il faut bien avouer que le jeu écossais n’a jamais vraiment évolué, il a au moins le mérite d’avoir su conserver une certaine particularité, une identité de jeu que les autres nations européennes ont quelque peu perdu avec la mondialisation et les schémas standards liés à la pensée unique qui règne désormais sur le continent.

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  4. avatar
    30 novembre 2013 a 12 h 23 min

    Bon article.

    C’est vrai que le Celtic fait un peu office d’OVNI lorsqu’on voit la situation financière du foot écossais aujourd’hui. On aimerait le retour d’Aberdeen au plus haut niveau (Fergie time). Mais des rêves à la réalité en foot, il y a un monde…

  5. avatar
    31 mars 2014 a 20 h 08 min

    Re CULLEN,

    merci pour l’article, qui m’a beaucoup appris:

    Notamment, je ne savais pas qu’à l’origine les deux clubs étaient “apolitique” je pensais que le clivage politico-religieux existait entre eux, depuis leur création.

    Aujourd’hui, les Rangers sont donc à la fois “conservateurs et protestants” même si ce n’est pas deux termes qui sont antagonistes (d’autant plus que l’un prend une dimension politique et l’autre religieuse) mais leur association me surprend.
    Je pense que cette surprise n’est que la traduction de la “faiblesse” de mes connaissances politiques.

    En tout cas vraiment passionnant ton article.

    C’est dur de “simplifier” suffisamment un sujet si compliqué et profondément historique, sans pour autant le “vulgariser”.

    Tu as su le faire, même si tu l’auras compris, je pense que tu aurais pu être un peu plus précis sur la contextualisation politique.

    Pour finir tu dis que le Celtic a perdu son meilleur ennemi… il ne l’a bien sûr qu’égaré et nous aurons bientôt de nouveau le droit, (la chance?) de les voir à nouveau s’affronter dans peu de temps

    • avatar
      1 mai 2014 a 11 h 17 min
      Par Cullen

      Salut, merci pour ta contribution ( et désolé d’y répondre si tard, je n’avais pas vu ton commentaire ).

      Si tu fais référence à cette phrase “seul représentant de la haute bourgeoisie et du prolétariat protestant”, en effet on peut dire que les Rangers ont su fédérer autour d’eux des classes sociales très différentes voire opposées mais qui ont néanmoins un point commun, la défense du Royaume Uni et la rancune vis-à-vis du peuple irlandais.

      Les raisons sont parfois différentes, les libéraux ayant davantage le souci de préserver la culture britannique de son envahisseur irlandais, les ouvriers ayant des aspirations plus pragmatiques comme la crainte de perdre leur emploi au dépend de cette communauté.

      Voilà, ma réponse est très succincte bien sur, et le thème mériterait des pages d’explications, mais j’espère avoir su t’orienter un minimum.

      • avatar
        2 mai 2014 a 19 h 38 min

        Salut!

        Pas de problèmes ;)

        C’est sûr que certains sujet mériterait des lignes et des lignes d’explications tant ils peuvent être pointus,
        mais tu as déjà bien éclairé ma lanterne, merci !

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